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ET DUN
COUP
LINCOU !
Thierry Lincou est devenu le premier champion du monde
non issu dune nation sous influence britannique. Un véritable exploit. |
Le squash avait connu ses périodes de
domination australienne, pakistanaise ou britannique. Dans un milieu
entièrement contrôlé par les nations anglophones, le sacre du Français
Thierry Lincou résonne comme une révolution. Mais aussi comme
laboutissement dune incroyable histoire, née il y a une vingtaine
dannées sur lîle de la Réunion.
ASSIS DERRIÈRE UNE TABLE de la faculté des sciences du sport de Marseille-Luminy,
Thierry Lincou planche, ce jeudi matin, sur un examen de sociologie, lune
de ses UV (unité de valeur) de son mastère (ex- DESS) en management du
sport. Une dizaine de jours après la conquête du titre de champion du
monde à Doha (Qatar), celui qui redeviendra numéro 1 mondial au classement
de janvier na pas bénéficié de beaucoup de temps pour réviser. Son emploi
du temps sest accéléré de façon supersonique, une première pour un sport
peu médiatisé, que lon associe plus souvent à la notion de loisir quà
celle de compétition. Sollicitations médiatiques, examens universitaires,
interclubs avec le Set Marseille samedi dernier, match de Championnat des
Pays-Bas, mardi soir, avec Rotterdam, un aller-retour à Paris hier pour
encore quelques interviews et quelques obligations auprès de ses
partenaires ; Lincou devra encore attendre pour souffler et profiter
pleinement de sa petite Jade, née il y a quatorze mois, et de Céline, son
épouse.
« Je suis toujours un peu sur mon nuage, témoigne Lincou. Tout ce qui a
suivi ce titre ma quand même un peu vidé, tant physiquement que
mentalement. Samedi dernier, chez moi, à Marseille, jai, par exemple,
reçu la visite de Canal +, de TF 1, de France 3 et de RFO. LÉquipe TV
était déjà venue avant. Jai aussi reçu de nombreux témoignages de
félicitations.
On ne sen lasse pas. Je suis très agréablement surpris de cet engouement.
Maintenant, il faudrait que tout cela débouche sur la retransmission de
squash à la télé, pour que les gens puissent apprécier notre sport. »
La jolie histoire de Lincou commence au début des années 80, du côté de
Saint-Pierre, sur lîle de la Réunion. Presque par hasard. Daniel Lincou,
le père de Thierry débarqué sur lîle quelques années auparavant pour y
effectuer son service national, en tant quéducateur pour enfants, et
resté sur place après être tombé amoureux dune jeune fille dorigine
asiatique dont les parents tenaient une épicerie, a une drôle didée en
tête.
« Lidée est venue dun copain qui venait régulièrement et qui jouait au
squash à Biarritz, se souvient-il. Jai mesuré une vieille bâtisse qui se
trouvait près de la maison et qui servait à stocker du maïs. On a été une
quinzaine à mettre un peu de monnaie pour construire un court. Cest comme
ça quest né le premier squash de lîle, en 1981. »
Très vite, le petit Thierry se prend au jeu. « Jai tout de suite été
accro, confirme Lincou. Et je le suis encore. Après deux jours de repos,
jai vraiment envie de jouer, de taper la balle. Le corps et la tête sont
vite en manque. Mais, à cette époque, je faisais beaucoup de judo, sport
que javais commencé à cinq ans. Jai commencé le squash trois ans plus
tard. Par rapport au judo, où je suis ceinture bleue, cétait ludique et
je pouvais vraiment mamuser, contrairement au judo où il y avait plus de
rigueur. Le squash, cétait un exutoire où je me lâchais complètement.
À treize ans, jai opté pour le squash, car javais déjà des résultats
nationaux, alors quen judo jétais juste champion de la Réunion. Jétais
un peu la terreur de lîle. » « Quand on ne le voyait pas, on savait où le
trouver, raconte le papa. Le court étant à 30 mètres de la maison, il
ramenait deux ou trois copains et, avec son frère Pascal, ils jouaient une
bonne partie de la nuit. Moi, je trouvais quil nétait pas mauvais, mais
je ne mimaginais pas quil était déjà dans les meilleurs Français à
seulement onze ans. » |
Le talent du
jeune homme ne passe pas inaperçu. Alors que certains lui conseillent de
partir en métropole pour progresser encore, Franck Carlino, ancien joueur
et entraîneur à Marseille, préfère lui laisser le temps, convaincu que
cest dans son cocon familial que Thierry évoluera le mieux: « Passe ton
bac dabord. » Cest donc par correspondance que les deux hommes, bientôt
rejoints par Paul Sciberras (Carlino et Sciberras sont toujours ses deux
entraîneurs), définissent leurs plans dentraînement.
« Jusquà quatorze ans, jai vécu une enfance normale, explique Lincou. On
a ensuite décidé de se donner tous les moyens de réussir. Jai eu une
adolescence vouée à ma carrière. À quatorze ans, jétais qualifié pour les
Championnats du monde des moins de 19 ans. Cétait un privilège par
rapport à mes copains de classe, de voyager comme ça. Cétait grisant. Ça
ma donné une ouverture sur lextérieur hors du commun. Alors, ne pas
aller en boîte de nuit, comparé à ce que je pouvais vivre grâce au sport,
ce nétait en rien une privation.»
Le bac D en poche, cest cette fois lheure du grand voyage vers Paris et
lINSEP. « Je lai laissé à lINSEP en septembre, un jour de pluie,
raconte son père. Il était dans une chambre de trois, avec un boxeur qui
prenait quasiment les trois lits à lui tout seul. Jétais quand même un
peu inquiet. » « Même si je connaissais bien Paris, où je venais
régulièrement, raconte le fiston, le fait de vivre seul en internat, dans
un milieu différent, de passer tout un hiver avec des habitudes et un
rythme de vie qui changent, jai eu des soirées dures. Mais jai toujours
eu mon objectif en tête. Jétais un peu nostalgique, mais je savais que
cétait la bonne décision. » Étape après étape, le Français monte dans la
hiérarchie mondiale. Demi-finaliste régulier il y a deux saisons, il
franchit un premier cap lan dernier, en accédant aux finales. Souvent
battu, il se forge un mental de gagnant pour enfin exploser cette saison.
« Jai toujours été constant et régulier, souligne-t-il. Jai donc des
bases assez fortes. Cest un peu la méthode du rouleau compresseur. Tout a
toujours été planifié. Au haut niveau, il ny a plus de place pour le
hasard. Jessaie daccaparer tous les savoirs pour ensuite extraire ce qui
me convient le mieux. Il existe beaucoup de compartiments, le physique,
les déplacements, le mental...
Lannée dernière, javais acquis la place de numéro 1 par ma constance,
malgré cinq défaites en finale. Cette fois, ces cinq finales, je les ai
gagnées. Elle a donc une valeur bien différente.
Je nai plus cette peur de gagner. Désormais, je ne me relâche pas tant
que je ne suis pas allé au bout. Jai une confiance en moi bien plus
grande. Je suis mieux dans ma peau et dans ma tête. Maintenant, je vais me
focaliser pour garder cette place de numéro 1 et sur le titre mondial par
équipes (Championnats du monde en décembre 2005, à Islamabad). Cela passe
par le plaisir de gagner.»
Voilà donc Lincou arrivé au sommet de la planète squash. Un exploit pour
un joueur venu dun pays où le squash nen est quà ses balbutiements, un
quart de siècle seulement après la création de la Fédération française (FF
Squash), en 1980. Avec ses 210 000 pratiquants pour seulement 24 000
licenciés, la France part avec un sérieux handicap face à des nations
comme la Grande-Bretagne (Fédération créée en 1928) et ses 3,6 millions de
pratiquants, les États-Unis (2 150 000), lAllemagne (1 900 000),
lAustralie (1 300 000) ou encore le Canada (650 000).
Discipline non olympique (son dossier est à létude pour 2012), le squash
tricolore ne bénéficie pas de subventions démesurées et doit souvent user
du bon vieux système D pour pouvoir rivaliser avec les meilleurs.
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Un sou est un sou. Et, pendant que les
Britanniques arrivent dans les compétitions avec des staffs pléthoriques,
les Français débarquent le plus souvent profil bas. Un profil quils
abandonnent aussitôt entrés sur le court.
Vice-championne dEurope depuis cinq ans, vice-championne du monde par
équipes lan dernier, après avoir, pour la première fois de son histoire,
dominé la grande Angleterre, léquipe de France possède désormais une
formidable locomotive derrière laquelle Grégory Gaultier (no 10 mondial),
Renan Lavigne (no 20) et Jean-Michel Arcucci (no 61), les trois autres
mousquetaires du squash français, sont venus saccrocher.
« Cela fait deux ou trois ans quon sait quil a tout pour réussir,
commente Carlino. Lui, avait du mal à sen convaincre. Nous pensions même
que cette consécration arriverait un peu plus vite. Mais, quand il passe
un cap, il ne redescend pas. Il enfonce le clou. Aujourdhui, ses
adversaires savent que, lorsquils entrent sur le court avec Thierry, ils
vont vivre lenfer. Avant, ils savaient que ce serait dur, mais Thierry
avait un peu de mal à saffirmer comme le patron. Désormais, il leur
montre qui est le chef. »
La belle histoire pourrait donc encore se poursuivre quelques saisons. Car
lhomme nest pas du genre à senflammer. « Il est toujours monté
solidement, en posant pierre par pierre, rassure son père. Vous savez, moi,
je suis dorigine paysanne et je sais que rien ne se gagne sans effort.
Ses entraîneurs ont la même mentalité. Ce ne sont pas des gens
superficiels. De même quil na jamais déprimé après un revers, il ne
sest jamais enflammé après une victoire. »
Une raison et une sagesse qui le poussent
aujourdhui sur les bancs de la fac. « Les études mapportent une
ouverture desprit, confie le champion. Il y a des transferts entre le
fait de toujours apprendre, daccumuler la connaissance, et ma pratique
sportive. Cela me permet aussi de rencontrer des personnes dun autre
milieu. Parfois, on se plaint, car le squash nest pas trop reconnu et ne
paie pas trop. Mais, quand on voit ceux qui galèrent et qui sont obligés
de bosser au McDo pour se payer des vacances, on se dit que, finalement,
on est plutôt chanceux. »
Le squash ne fabrique pourtant pas des millionnaires. À peine le salaire
dun cadre moyen pour le meilleur joueur de la planète (entre 3 000 et 4
000 Euros mensuels avant la probable renégociation de ses contrats). « Il
faut tirer un grand coup de chapeau à ses parents, qui lont élevé avec un
système de valeurs basé sur le travail et sur le respect des autres,
insiste son entraîneur. Il a construit son projet de vie comme il a bâti
son projet sportif, en respectant toutes ces valeurs fondamentales. »
Des valeurs qui font de Lincou beaucoup plus quun champion du monde de
squash : un mec bien, tout simplement.
La petite Jade peut être très fière de son papa.

PASCAL GRÉGOIRE-BOUTREAU
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Dix fois champion du monde, vainqueur dix ans consécutivement du British
Open, invaincu durant plus de cinq ans, le Pakistanais, aujourdhui âgé de
quarante et un ans, préside la Fédération internationale (WSF). Il voit en
lexplosion de Lincou un argument supplémentaire pour lentrée du squash
au programme olympique.
«Comment avez-vous vécu la victoire deThierry Lincou au Championnat du
monde ?
Cest merveilleux de voir un Français gagner ce titre. Cela montre que
le squash est réellement un sport universel. Pour un joueur venu dune
petite île comme la Réunion, parvenir à ce niveau dans un sport majeur
constitue une formidable réussite. Thierry me rappelle beaucoup de choses
de moi à son âge. Il est toujours très concentré et très professionnel
dans son approche de chaque match. Son tempérament est excellent et sa
technique est de très haute qualité. Cest un formidable talent pour le
futur et un formidable exemple pour tous les joueurs de squash.
Que pensez-vous de lavènement du squash français ?
Je suis la progression du squash français depuis plusieurs années,
depuis les bons résultats de Julien Bonétat il y a une quinzaine dannées.
Je nai donc pas été surpris de voir la France atteindre, lan dernier à
Vienne, la finale du Championnat du monde par équipes. Les Français jouent
au squash comme ils jouent au rugby, avec passion et inspiration. Léquipe
de France actuelle dispose de grands talents individuels, qui ont
bénéficié du gros travail de développement mis en place par la Fédération
française. Et je suis sûr que ce nest pas fini.
Peut-on espérer voir un jour le squash aux Jeux Olympiques?
Le squash est lun des cinq sports étudiés pour entrer au programme
olympique en 2012. Lun de nos buts est de convaincre le CIO de
luniversalité du squash. Cette victoire de Thierry démontre que ce
discours est fondé et que ce ne sont pas seulement des mots. Si le squash
est intégré, tous les meilleurs joueurs du monde seront présents. La
médaille dor représentera le plus grand aboutissement de leur carrière,
ce qui nest pas le cas pour dautres sports. » P. G.-B.
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EDITO:
CHAMPION,
LE SQUASH
Tout Champion du Monde de squash quil est depuis une dizaine de jours et
tout numéro 1 mondial du circuit PSA quil sera à partir de janvier, le
jeune Français Thierry Lincou, au fond, na pas de chance. Du moins pas la
chance dêtre connu et encore moins reconnu au rang de sportif de haut
niveau comme purent lêtre, à une autre époque, Sébastien Flute ou Franck
David, respectivement champions olympiques de tir à larc et de planche à
voile en 1992 à Barcelone.
Car prenez le statut quont, dans notre pays, ces trois activités, et
demandez au commun des mortels ce quil en pense. Il nest point besoin de
dépenser beaucoup de sous en sondant «un panel représentatif, etc. », selon
la formule consacrée, pour obtenir la réponse suivante : « un sport de
loisir ».
Sauf une fois tous les quatre ans, où le tir à larc depuis 1972 et la
planche à voile depuis 1984 deviennent, eux, des « sports olympiques ».
Ce qui change tout. Surtout pour un Français lorsquil simpose.
Donc,
premier handicap en termes de notoriété pour ce pauvre Thierry Lincou, le
squash nétant pas aux Jeux, il nintéresse médiatiquement pas grand monde
dans nos contrées. Cela dautant moins et lon touche ici le deuxième
problème du jeune homme que ce sport qui fit fureur en France dans les
années 80-90 et qui, soyons francs, était surtout pratiqué par les gens
durant lheure du déjeuner afin de se maintenir en forme, na jamais eu,
contrairement à ce qui se passe depuis des décennies dans les pays de
culture anglo-saxonne, de vocation à la compétition. Sachez, par exemple,
que la Fédération de squash en Grande-Bretagne fut créée en 1928 et que ce
pays compte 3,2 millions de pratiquants contre 210 000 en France, dont 24
000, seulement, sont licenciés dans un club.
Cest dire si, dans ces conditions, ce que vient de réussir Thierry Lincou
en remportant le titre mondial à Doha est un véritable exploit. Digne dun
grand sportif qui a dû en baver année après année pour régulièrement
progresser, dun homme qui, intelligemment, a su patienter et franchir les
étapes une à une pour se hisser au sommet avec des chances de réussir.
Depuis quil a commencé à frapper dans la petite balle noire, ce garçon, en
somme, a exactement fait ce quil fallait pour, un jour, décrocher la lune.
Et cest à cela que lon reconnaît un grand champion. « Olympique » ou non. |
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